Browsing Category

Interprétation

Interprétation

Quand je fais le plus beau métier du monde

Mon métier, celui d’interprète français – LSF (je martèle, je sais ; le prosélytisme n’est pas forcément là où on l’attendait n’est-ce pas ? ^^) est le plus beau métier du monde ; point. Et attention, cet article risque de vous donner envie de tout plaquer pour tout recommencer.

J’aime les interprétations de liaison, ou interprétation de rendez-vous (2/3 personnes maximum). Il s’agit souvent de rendez-vous chez le médecin, l’avocat, le notaire (qu’est ce que c’est compliqué la vente d’une maison !), le jap (comme japonais – je lol – comme juge d’application des peines ; oh ! ça alors, les sourds ne sont pas tous des enfants de chœur), à la police (j’ai assisté… Euh interprété en direct des aveux), avec le professeur de son enfant, etc. Plus rarement, j’ai interprété lors de tournage de film (court-métrage amateur ok, mais pour moi c’était hollywood baby !). C’est la vie, la vie en vraie, et je kiffe. Les mauvaises langues diront que c’est parce que ça alimente mon côté commère, mais je rétorque que je suis soumise au secret professionnel, alors même si commère il y avait, bah elle serait frustrée !

J’aime les interprétations de conférence. Là, on travaille souvent en équipe de 3/4 interprètes et on se relaie toutes les 15 min (bah oui, c’est crevant l’interprétation ; alors on s’inspire de la course de relais). Et pendant qu’un collègue interprète, les deux autres ont un regard bienveillant sur le collègue en pleine action, et sont prêts à lui souffler si besoin. Enfin, la vérité vraie, c’est plutôt que les deux autres papotent et quand il faut souffler au collègue en difficulté, c’est panique à bord. Bref, l’interprétation de conférence casse l’isolement de l’interprète dans sa vie professionnelle, et fait grimper l’adrénaline : une scène, un projecteur rien que pour toi, et un sujet souvent pointu qui te pousse à des prouesses d’interprétation ; stimulation intellectuelle au rendez-vous.

Et enfin, j’aime les interprétations de réunion, de formation, qui ont souvent lieu en entreprise et sur toute la journée. Là, la raison est juste des plus professionnelles : la pause repas du midi ! Non mais sérieux, la cantine de nos entreprises françaises se porte bien mes amis, je vous le dis, mon ventre vous le dit.

Bref, j’ai plus découvert la vie en deux ans de métier, qu’en 24 ans de vie. En découvrant la LSF, j’ai découvert le monde des sourds, j’ai découvert un métier, j’ai découvert la Ville-du-bois (tu ne connais pas ? Normal – il n’y a qu’un interprète pour aller se perdre, euh interpréter là bas un lundi matin à 8h).

Ca bouillonne toute la semaine, alors le weekend venu, je refroidis et je :

Garde latêtefroide,

AA

Interprétation

Quand je ne suis pas

Bon, je n’ai pas encore fini les présentations (la thèse, la foi, tout-ça-tout-ça), mais pas grave, je vous raconterai le reste de ma vie une autre fois. Vous le savez, je suis interprète français – LSF, comme dans interprète français – LSF, mais souvent on confond avec tout un tas d’autres choses, dont je n’arrive toujours pas à saisir la logique sous-jacente. Cet article vise à déconstruire, pour mieux reconstruire ensuite l’image que vous pourriez avoir du métier. Je commence, je suis interprète français – LSF et :

– Je ne suis pas  dans le social. – « ah, c’est vous qui accompagnez Monsieur pour son rendez-vous ? – Non, moi j’interprète Monsieur pour son rendez-vous… Et je vous interpréterai aussi par la même occasion. »

– Je ne suis pas l’ami du sourd. – « alors, vous connaissez Monsieur depuis longtemps ? – depuis une semaine et l’envoie du devis. » (Parce-qu’en plus elle est payée !)

– Je ne suis pas de la famille du sourd. Celle-là, j’y ai droit à chaque fois que le sourd est noir. – « vous êtes de la même famille ? – non, mais ça aurait carrément pu vu que je suis noire comme lui et que nous parlons tous les deux la LSF. »

– Je ne suis pas devin. – « en 14 pour la PVL du bas, ça sera du back up », et je n’invente rien, malheureusement. Euh… Soit on la refait en français, tu me donnes du sens et je fais mon boulot, soit tu continues comme ça, et je te fais du français signé (mot à mot) et on est tous perdants. Et je ne parle même pas des gens qui parlent à toute allure (je vous arrête tout de suite bande de mauvaises langues ; ok j’en fais partie, mais pas quand quelqu’un m’interprète d’abord), ou des gens qui parlent en même temps ; là encore, impossible d’interpréter.

– Je ne suis pas à ta dispo. – « Allô, nous avons besoin d’un interprète pour demain matin, l’entretien annuel de fin d’année. – ah, et il est prévu depuis quand cet entretien ? – depuis 1 mois déjà. »… Et c’est la veille pour le lendemain qu’on pense à réserver (le mot est bien grand) l’interprète.

– Je ne suis pas le père du fils de Rachida Dati. C’était l’occasion de le dire une bonne fois pour toutes.

On avance, on avance !

Gardons latêtefroide.

AA

Interprétation/ Langue des signes

Quand je suis interprète

Et la question (légitime) qui suit est, dans 9 cas sur 10 (ne me demandez pas mes sources) : quelles langues ? Jusque-là tout va bien. – «  Français – langue des signes française, – ah donc, tu parles bien anglais ? » Et c’est là que ça se gâte, vous l’aurez compris ; ou peut-être pas encore. Néanmoins, je réponds gentiment : – «  je parle bien anglais (oui oui Noémie ; elle se reconnaitra), mais je ne vois pas le lien. » Ok – mensonge, je le vois très bien le lien : encore un gens qui beugue sur « langue des signes française » et qui fait donc le lien avec ce qu’il connait de plus en lien avec l’interprétation. C’est très courant comme procédé : – «  oh ! Il est mignon le petit, comment il s’appelle ? – Davi. – David ? Super ! – Non, Davi sans D – Oh, Avide ? – Davi, D.A.V.I ! » (histoire vraie).

Tout ça pour dire que ce qui suit vise à briser tous (non, trop ambitieux), certains clichés-a priori-préjugés sur la LSF (langue des signes française). Attention je préviens, de grandes désillusions risquent de prendre place. Let’s go (preuve irréfutable de mon anglais) et en vrac :

  1. La LSF n’est pas internationale – et oui, premier pavé dans la mare. Bizarrement, tous les sourds du monde ne se sont pas réunis un beau matin de printemps pour créer de toute pièce la langue des signes. Donc, la langue des signes (LS) se décline en autant de langues qu’il y a de pays. Et encore, je ne vous dis pas tout (LS émergentes, LS idiosyncrasiques, familio-LS, etc. ; mais je crois que la linguistique ne vous passionne pas autant que moi, alors je m’arrête là).
  2. On peut tout dire en LSF. – «  Ah ouais ? Même un truc de bidule machin chouette d’un cours de chimie à l’université super dur ? ». Souvent, j’ai envie de répondre : – « si toi-même tu n’arrives déjà pas à le dire en français, alors pourquoi est-ce que tu veux le dire en LSF ? », mais je me contente simplement d’un : – «  oui. » ; ça suffit.
  3. Je ne suis pas bénévole. Tout comme les interprètes en langue vocale, les interprètes en LS sont rémunérés… Et plutôt pas mal même. Mais bon, on est en France, je ne parlerai pas d’argent.
  4. Français : langue ; anglais : langue ; LSF : langage. Brrrrr – cherchez l’erreur. Super, on arrive au bout de cet article et l’erreur vous saute aux yeux : le but est atteint. Si en quittant cet article vous retenez que la LSF est une langue à part entière, alors vous pouvez être fiers de vous : vous venez de briser le cliché-a priori-préjugé number 1 dans l’histoire du cliché-a priori-préjugé sur la lan-gue des signes !

Après toutes ces révélations – pas évident – mais tachons de :

Garder latêtefroide.

AA